Du Bruit Côté Cuisine

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08 janv. 18

Gargote pour mariniers ou resto du Tout Paris littéraire ?

109512201 (Photo Louis Foucherand)

 

Du Procope à La Closerie des Lilas, du Grand Véfour au Harry's Bar en passant par le Café de Flore, le Select ou la Brasserie Lipp, certains cafés, bars, restaurants et brasseries de Paris ont été des hauts lieux de la culture, accueillant en leur sein nombre d'écrivains et d'artistes en mal d'inspiration ou de convivialité

Loin de ces adresses de prestige, quelques établissements parisiens plus modestes et moins renommés ont été eux aussi les témoins de la petite histoire de Paris comme des grands événements qui ont marqué la capitale au cours des siècles. Leur seul tort ? Que personne n'ait pris le soin de se pencher sur leur passé.

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Avec son récit "Au Rendez-vous des Mariniers", publié début 2016 aux Editions Fayard, l'écrivain et Académicien Frédéric Vitoux sort de l'oubli un restaurant du Quai d'Anjou, dans l'Ile Saint Louis. De "simple gargote pour les mariniers, patrons et ouvriers des péniches amarrées le long des berges, ainsi que les blanchisseuses des bateaux-lavoirs" à sa création en 1904, cet endroit est devenu entre les Deux Guerres le lieu de passage obligé du Tout Paris littéraire et artistique, avant d'être déserté peu à peu par la clientèle huppée et de disparaître en 1953.

AgtetLe Quai d'Anjou (Photo Atget)

De 1904 jusqu'à 1928, l'établissement est tenu par la cuisinière Pascaline Lecomte et son mari. On prend ses repas à même le marbre de la table, les couverts sont en métal et l'addition est présentée sur une grande ardoise. L'auteur américain John dos Passos raconte dans "La Belle Vie": "Madame Lecomte était une paysanne aux joues rouges qui tenait une petite gargotte dépassant en qualité les plus beaux rêves de chacun de nous. C'était une solide gaillarde dure à l'ouvrage, vive d'esprit, et toujours prête à la galéjade (...). Je louai une chambre à l'étage et devins presque un membre de la famille".

John_dos_PassosLittle Annie Rooney 1925Dos Passos et Marie Pickford

La cuisine du Rendez-vous des Mariniers doit être bonne. Depuis le désert syrien où l'après-guerre l'a entraîné, Dos Passos rêve "à des punchs  au rhum, aux soles bonne femme de chez Prunier et aux magnifiques omelettes de Madame Lecomte".

Après l'Armistice de 1914-18, le restaurant devient "un repaire d'Américains" selon Dos Passos. Il arrive que l'on y croise des starsdu cinéma américain comme Douglas Fairbanks ou Mary Pickford.  

170px-Ernest_Hemingway_1923_passport_photo109512187 (2)109512195Hemingway, Simenon et le patron du Rendez-vous des Mariniers

"Il nous fallut attendre debout avant de trouver des places, raconte Ernest Hemingway dans Le soleil se lève aussi: "Quelqu'un l'avait mentionné dans la liste de l'American Women Club comme un restaurant curieux de Paris (...). Si la notoriété s'est élargie, la cuisine est toujours la même. Nous fîmes un bon dîner: poulet rôti, haricots verts nouveaux, purée de pommes de terre, tarte aux pommes et fromage".

Jacques BouyssouJacques Bouyssou

La liste des écrivains qui poussèrent un jour la porte de ce restaurant et en parlèrent dans leurs oeuvres est impressionnante. De John Dos Passos à Pierre Drieu la Rochelle, d’Ernest Hemingway à Louis Aragon, de Georges Simenon (qui situe une quinzaine de ses romans dans l'Ile Saint Louis) à Blaise Cendrars, d'André Malraux à Ezra Pound. Un soir de mars 1933, s'y attablèrent pour un improbable dîner deux écrivains aux univers et aux valeurs diamétralement opposés: François Mauriac et Louis-Ferdinand Céline.

893600Frédéric Vitoux (Photo A.F.P.)

Ludovisien lui-même (c'est ainsi que l'on nomme les habitants de l'Ile Saint Louis), Frédéric Vitoux tente de remonter le cours de la vie de  ce restaurant, de ses proprétaires comme de ses clients de passage et de ses hôtes familiers. Difficilement car les archives n'existent pratiquement pas et les souvenirs de celles et ceux qui ont fréquenté ou simplement connu l'établissement s'estompent.

Un récit qui tient autant de la traque policière et de la chronique historique que de la quête sentimentale et de la critique littéraire. Et qui permet au lecteur de replacer un petit restaurant de quartier au coeur de l'histoire de Paris et de la création littéraire de la première moitié du 20ème siècle.

Au Rendez-vous des Mariniers, Frédéric Vitoux, Editions Fayard

 


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